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vendredi 27 février 2015

Eternia ou la ville des damnés (contes et légendes de la Nation Dragon)

Il y a bien longtemps était un dragon.
Ce dragon était particulier en ce sens qu'il voyait infiniment plus de choses que ce que ses yeux percevaient.
Il pouvait passer des heures à contempler un spectacle d'une beauté envoûtante, et qu'il était malheureusement le seul à percevoir.
Il pouvait aussi frissonner quand il avait l'impression que devant lui se trouvaient toutes les horreurs de l'enfer.
Il ne pouvait pas choisir ce qu'il voyait. Il le voyait, c'est tout. Le temps, l'espace, toutes les frontières qui définissent habituellement notre réalité n'existaient tout simplement pas pour lui.
A cause de cette particularité, les siens le rejetaient, car elle survenait souvent au plus mauvais moment, et il finissait par être un fardeau dont les autres devaient s'occuper sans arrêt.
Laissons-le, disaient-ils alors. Il trouvera le repos de la mort, et le Tisseur nous le renverra pour qu'il accomplisse son destin, si tant est qu'il en ait un.
C'était par ces mots sans aucune considération que le jugement définitif et borné avait été émis.
Il était donc solitaire, non par choix, mais justement parce qu'il ne l'avait pas.
Il se nourrissait de charognes, et de tout ce qu'il pouvait trouver à se mettre sous la dent, mais cela se reflétait sur son corps, qui semblait malade et exhalait une odeur pestilentielle.
Cela ne faisait bien entendu que l'enfoncer dans le rejet et la solitude.
Cependant, il advint un jour où il était tellement faible et affamé qu'il savait qu'il ne lui restait plus qu'à attendre les affres de la mort par la faim.
Un dragon à l'écaille dorée et au regard acéré qui passait par là par hasard, si on peut parler de hasard en la circonstance, le vit et, sans hésiter, vint se poser à côté de lui afin de lui apporter son aide.
Devant l'état de faim et de soif de la pauvre créature, ce dragon décida ne pas le déplacer, mais d'apporter séant de quoi le sustenter.
Il lui amena à manger de la viande, mais l'autre était dans un tel état de faiblesse qu'il devait mâcher la nourriture à sa place avant de la lui donner.
Il le veilla ainsi pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'enfin il ait pu reprendre assez de force pour parler.
- Bonjour, commença le dragon doré. Il semble que tu ailles mieux. Mais comment t'es tu retrouvé dans cet état déplorable ?
- Merci d'avoir pris soin de moi. Mais j'ai bien peur que cela n'ai fait que retarder l'inévitable.
- Pourquoi cela ?
- Parce que je n'ai pas le choix. Mon esprit est dilué dans plusieurs réalités, et s'y est si bien perdu, que je ne ressens même plus les contingences physiques et les besoins primordiaux de mon corps.
- J'ai déjà entendu parler de cette maladie. On dit d'elle qu'elle est incurable. Mais si tel est le cas, le Tisseur a dû prévoir un rôle pour elle. Et ce n'est certainement pas de faire mourir de faim les dragons.
- Qu'en saurais-je ? Ce que je puis dire, c'est que grâce à elle il m'a été donné de voir des choses que jamais je n'aurais crues possibles.
- Le Tisseur a donné un but à chaque dragon, et je connais le mien. Il est d'unir tous les miens, d'en faire une société dans laquelle il n'y aura pas de paria. J'ai déjà commencé, mais beaucoup de chemin reste à faire. Accompagne moi, et faisons un pas de plus ensemble vers ce but.
Convaincu par le ton flamboyant du dragon doré, il accepta.
- Je viendrai avec toi. Mon nom est Rhadamanthe, et mon amitié est tienne.
- Le mien est Atlas et mon respect t'est acquis.
Atlas œuvra longtemps pour l'unification des dragons, et même si cela l'amenait parfois à s'éloigner très longtemps, il n'oubliait jamais Rhadamanthe. Il lui avait fait construire une demeure, qui avait été étudiée spécialement pour les dragons atteint de cette étrange maladie.
Rapidement, d'autres demeures furent érigées, semblables à la sienne, et bientôt se tenait une cité, habitée par tous les dragons qui ne pouvaient plus vivre seuls et sans assistance.
Des volontaires, venus de toutes les contrées de la Terre apportaient leur soutien, afin que chaque dragon dont le seul tort était simplement d'être plus conscients que les autres, n'ait plus à souffrir de cette maladie.
C'était une ville aux rues d'un calme semblable à la mort, et dont les bâtiments mornes et monotones donnaient l'envie à celui qui la visitait de prendre ses jambes à son cou et de la fuir le plus rapidement possible.
Mais la vie y était pourtant intense, dans les esprits de ceux qui l'habitaient. Ils ne connaissaient ni les frontières du temps, ni celles de l'espace. Aucun dragon n'est jamais mort, que ce soit de cause naturelle ou de mort violente, dans l'enceinte de cette ville, aussi lui donna-t-on le nom d'Eternia.
On dit qu'Atlas venait souvent prendre conseil auprès de son ami Rhadamanthe, et qu'il était le seul dragon qui pouvait quitter ces lieux avec le sourire.
Un jour, pourtant ce fut Rhadamanthe qui, bravant tous les risques que représentait sa condition, alla trouver son ami Atlas.
Il fut bien sûr reçu séance tenante.
- La curiosité de connaître les raisons de ta venue me brûle, lui dit le dragon doré.
- Je voulais te le dire en personne, et que tu sois le premier à le savoir en dehors de la cité d'Eternia : le Tisseur nous a bel et bien donné un but. Nous sommes les juges.
- Les juges ? les juges de quoi, ou de qui ?
- De quelqu'un qui n'est pas encore de ce monde, mais qui un jour nous sauvera tous.
- S'il doit nous sauver, pourquoi le juger ?
- Parce qu'il aura beaucoup de fautes à se faire pardonner, et il ne se pardonnera lui-même que si nous le jugeons digne de nous sauver. Il n'y a qu'à cette condition qu'il pourra accomplir son destin : qu'il soit absout de ses pêchés.
- Comment le reconnaîtrez-vous, s'il n'est pas encore de ce monde ?
- Nous ne pourrons pas nous tromper. Il sera alors le seul dragon à fouler ce sol, et quant à nous, nous serons redevenus poussière depuis bien longtemps. La raison du mal qui nous atteint est la suivante : abolir le temps pour que le moment venu nous soyons présents à son procès et que nos esprits continuent à habiter Eternia même bien après que la dernière pierre en soit tombée.
Atlas, le regardait, avec dans les yeux une infinie tristesse. Le destin que lui décrivait Rhadamanthe n'était autre que l'errance des spectres, guettant dans les ténèbres une lumière qui ne viendrait plus jamais.
- Ne pleure point sur notre sort, ami, reprit Rhadamanthe. car de tous les destins, c'est celui qui nous convient le mieux. N'avons-nous pas été envoyés ici bas pour justement l'accomplir ? Sur celui que nous devons juger, je ne puis te dire qu'une chose : la pomme ne tombe jamais loin du pommier.
Sur ces dernier mots sibyllins, laissant Atlas perplexe, Rhadamanthe retourna à Eternia pour ne plus jamais en sortir.

Les deux dragons continuèrent à partager leur amitié jusqu'au retour d'Atlas dans le Métier du Tisseur.
L'histoire ne dit pas si Atlas avait compris si, au bout du compte, c'était de son fils dont parlait Rhadamanthe. Mais quand ce dernier vint au monde, il fit de son mieux pour le préparer au plus difficile des destins qu'un dragon pouvait avoir : être le dernier avant d'être le premier.

vendredi 20 février 2015

Rêve de Dragon (contes et légendes de la Nation Dragon)

Chez les dragons, on raconte qu'il y a bien longtemps, bien avant l'Unification de la Nation et l'avènement des Mages Noirs, à l'époque lointaine et reculée où les dragons n'avaient pas encore découvert l’entièreté de leur potentiel, l'un d'entre eux fit un rêve.
C'était un rêve fort étrange, en vérité, tant il semblait hors du temps et de la réalité, et en même temps si réel que le rêveur devrait en porter les stigmates pour le restant de ses jours.
Or donc, ce dragon rêva.
Il commença son périple onirique dans une contrée fort étrange, où le soleil était mauve, et l'herbe rouge. D'étranges animaux, aux formes bizarrement biscornues parcourraient ces prairies pourpres. Il en vit un encore plus déformé que les autres. Il tenta de le chasser à la fois pour connaître la saveur qu'avait sa chair, et épancher sa faim qui se faisait pressante. La curiosité du chasseur alliée à la férocité du prédateur.
L'animal, doté de six pattes, d'une tête jugée sur un long cou et couronnée de trois yeux lui conférant une vision panoramique totale, s'avéra être une proie extrêmement difficile.
Onc ne vit dragon avoir tant de mal à obtenir pitance !
Mais, devant l'acharnement qu'il mit à pourchasser sa proie, la rage qu'il déploya, et la volonté inflexible dont il fit montre, il parvint, au terme d'une traque qui dura une éternité, à coincer la bête monstrueuse dans un cul-de-sac.
Le dragon s'apprêtait à procéder à la mise à mort, lorsque, au grand dam de son estomac, l'animal lui fit face et s'adressa à lui en des termes tout à fait compréhensibles.

« Mais qui es-tu donc, abomination, pour venir me menacer sur mes terres, et mettre en danger ma vie ? »

Le dragon ne se démonta pas, malgré l'étonnement qui l'avait subitement envahi. Il décida néanmoins de rester prudent : qui savait quelles autres surprises pouvait réserver cette créature ?

- Je n'ai pas pour habitude de parler avec mes proies. Prouve-moi donc que tu n'en es pas une, et je te laisserai la vie sauve.
- Le son de ma voix n'est-il donc pas suffisant ? Ne prouve t'il pas que mon esprit est doué d'intelligence, la colère qui transpire dans mes paroles ne signifie-t-elle pas que je suis habité par des émotions ?

- L'araignée est-elle intelligente quand elle tisse sa toile ? La biche ne ressent-elle pas la peur quand mes mâchoires se referment sur sa gorge ?

Si cette maligne créature voulait jouer à la rhétorique avec le dragon, elle allait être servie. Elle dû s'en apercevoir, car elle changea de tactique :

- Mais peut-être est-ce toi l'objet de la méprise ? Pour quelle raison ne serait-ce pas à toi de prouver ton intelligence ? Combien en faut-il pour chasser les plus faibles ? L'araignée en a t-elle besoin pour tuer la mouche captive de la toile ?

Maintenant piqué au vif, le dragon allait répondre en se jetant sur son interlocuteur pour le dévorer quand il se ravisa. Cet être devait en effet posséder un esprit puissant pour le mettre dans cet état simplement en lui posant quelques questions.
Le dragon s'assit donc et lui sourit en lui tenant ces propos :

« Tu m'as démontré, par tes paroles habiles, que tu étais digne de ma considération. Je vais par conséquent respecter ma promesse et laisserai ma faim inassouvie jusqu'à ce qu'une autre occasion se présente. »

Une fois de plus, l'étrange créature le surprit en adoptant la même attitude et en lui répondant sur le même ton amical :

« Il en va de même pour toi. Je te propose donc la chose suivante : quand ton esprit reviendra vagabonder en songe dans ma sphère, reviens donc me rendre visite, et bâtissons une relation qui pourra nous divertir et égayer nos solitudes. »

Le dragon allait lui rétorquer que tout cela n'était qu'un rêve, mais il n'en eut pas le temps, car ce dernier se termina, et le dragon se réveilla. Les jours passèrent, et le dragon, dont le sommeil était rare, oublia lentement cette étrange rencontre. Puis vint le jour, où, à nouveau, il eut besoin de repos.
Le souvenir de l'être à l'intelligence aiguisée refit surface au moment où ses paupières se fermaient, et quelques instants plus tard, le dragon se retrouvait baigné d'une lumière mauve. Il ne sut trop comment, mais il se retrouva face à la tête difforme dont il se souvenait maintenant parfaitement.

- Bonjour, lui dit-elle.

- Bonjour, je suis heureux de te revoir, mais je m'aperçois que je ne connais même pas ton nom et toi le mien.

- Il est encore trop tôt pour les échanger, mais discutons, veux-tu bien ? Ainsi nous ferons plus amplement connaissance et saurons si nous  méritons, l'un aux yeux de l'autre, d'aller plus avant dans cette relation.

Pendant combien de temps parlèrent-ils ainsi, eux-mêmes ne le savaient pas, mais ils y prirent tous deux grand plaisir. Leurs rencontres se multiplièrent, le dragon allant dormir, même s'il n'en éprouvait pas le besoin. Tandis que la créature apprenaient à apprécier le dragon en découvrant sa personnalité, ce dernier se régalait de découvrir quels sommets pouvaient atteindre son esprit s'il savait comment faire.
Finalement, advint le jour où la créature dit au dragon :

« Je crois que le moment est venu d'échanger ces ultimes secrets que sont nos noms. Ainsi je graverai ton patronyme sur mon corps, et inscrirai le mien dans ton esprit et ta chair. De cette manière, si l'un à besoin de l'autre, nous pourrons toujours nous appeler à travers les dimensions. »

Quand le dragon se réveilla, ce jour-là, il devait découvrir que sur la paume de sa main droite brillait une rune d'un petit éclat mauve. Pensif, il sortit de son antre et se laissa porter par ses pas. En cette ère reculée, déjà, les dragons ne redoutaient qu'un seul prédateur : un autre dragon. Nombre d'entre eux vivaient encore comme leurs ancêtres, sans se poser la moindre question, et ne se souciant que de leur bien-être immédiat. Dévorer un congénère n'était pour eux que l'assurance qu'il y aurait assez de viande pour tenir plus longtemps, c'est tout.
L'attaque fut fulgurante, et il ne la vit pas venir.
Dès le début il se retrouva immobilisé, incapable de se débattre. Il ferma les yeux et attendit la mort.
Ce ne fut pas elle qui vint. Sa main droite irradia une intense lumière mauve. Le poids de son agresseur qu'il sentait peser sur son corps disparut en même temps qu'il perçut des bruits de lutte et ressentit le picotement d'un sort puissant qui se déclenchait. Quand il se redressa, il constata qu'il n'y avait nulle trace de son agresseur. En revanche se tenait devant lui le spectre son étrange ami.

« Merci » lui dit-il plein de reconnaissance. Puis il se retrouva seul.

Longtemps, il s'interrogea sur ce qu'il devait faire de ce nouvel arcane, et de la puissance qu'il conférait. Il fut tenté de le conserver pour lui, et d'ainsi bâtir un empire. Puis il s'avisa qu'il y avait différents empires, et qu'il y avait maintes façon de les bâtir. Il ramassa ses maigres affaires, et se mit en quête d'un village de dragons. Il avait entendu parler de ces villages par des dragons de passage, et savait qu'il s'agissait de rassemblement de ses semblables, qui avaient décidé de vivre ensemble, de mettre leurs ressources en commun pour se nourrir et se protéger.
Après un interminable voyage, il finit, épuisé, par en trouver un. Il ne devait guère être menaçant, et vu l'état dans lequel il était après sa longue quête, il devait même faire pitié, car on le laissa rentrer dans le village sans encombre. Mais il sentait les regards, entre défiance et dégoût, qui pesaient sur lui.
Dans ce qui devait être le centre de ce village, une place pavée, une fontaine trônait comme une promesse d'avenir. Il s'y installa. Intrigués, les dragons qui passaient par là s'arrêtaient pour observer cet étrange mendiant qui restait là sans bouger. Quand il estima que suffisamment de badauds s'étaient arrêtés, il commença sa première leçon.

« Bonjour. Mon nom est Prométhée, et je suis venu vous parler de mon ami Gilgamesh et du chemin qu'il faut emprunter pour le rencontrer, chez lui, en se rendant dans sa sphère... »

Depuis ce temps là, les dragons ont découvert plusieurs sphères, certaines furent interdites, d'autres sont difficiles d'accès. Mais aucun dragon n'est jamais retourné dans une sphère où brillait un soleil mauve.

Mais la légende veut que Prométhée et Gilgamesh en gardent l'accès jusqu'au moment où un dragon sera digne d'y retourner.

mercredi 18 février 2015

Persée et Andromède (contes et légendes de la Nation Dragon)

Persée était un dragon tout ce qu'il y avait de plus ordinaire, c'est à dire insouciant, sauvage, et solitaire.
C'était en effet comme cela qu'étaient la plupart des dragons à cette époque, bien avant qu'ils ne découvrent pourquoi on les avait mis sur Terre. Et d'ailleurs, ils n'en avaient cure.
Mais les plus vieux d'entre eux commençaient à trouver le temps long, et mis à part se nourrir, se reproduire, et se castagner à l'occasion, ils s'ennuyaient ferme.
Persée faisait partie de cette catégorie.
Lassé de vivre seul, il décida de se mettre en quête d'une compagne. Il avait fort mal jugé de la difficulté de la chose, car avant d'y parvenir, il essuya un nombre incalculable de refus, et sa vie fut même sérieusement menacée à une ou deux reprises.
Au bout d'un certain temps, il finit par s'interroger sur sa manière de faire la cour. Après tout, pénétrer dans le premier antre de dragon venu et demander à la cantonade si une femelle était prête à vivre avec lui n'était peut-être pas la bonne méthode. Surtout si la réponse était oui, et que la voix qui la prononçait était grave et gutturale. Dans ces cas là, c'était lui qui s'enfuyait à tire d'ailes.
Il essaya de voir ça sous l'angle du chasseur.
La première étape consistait à choisir sa proie avec soins.
Il mit plusieurs semaines à débusquer une femelle qui lui convenait.
Elle n'était ni trop jeune, donc modérée par un certain âge et une certaine expérience, ni trop vieille, donc pas de risque d'être le jeunot de service, et de passer son temps à se faire sermonner par une vieille aigrie qui n'aurait rien d'autre à faire que le houspiller.
Il n'attaqua pas de suite, car la deuxième étape avait son importance. C'était celle qui lui confirmerait qu'il avait fait le bon choix, et qu'il pouvait ainsi continuer sa traque.
Il l'observa donc pendant plusieurs mois.
Il s'aperçut que la demoiselle avait ses habitudes. Son point d'eau était toujours le même, elle ne sortait pratiquement jamais de ses trois territoires de chasse différents.
Il remarqua également, qu'elle évitait soigneusement tout contact avec ses pairs.
Persée se dit que cela risquait de lui poser un problème, aussi commença t'il par imaginer un stratagème afin de faciliter la prise de contact, qui était l'étape trois.
Il en trouva un dont la simplicité n'avait d'égale que l'efficacité : il s'allongea devant l'entrée de la caverne qui servait d'abri à la belle, et attendit qu'elle sorte en faisant le mort.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand cette dernière daigna montrer le bout de son nez. Comme Persée avait les yeux fermés, seuls les bruits de pas l'avertirent de son arrivée.
Ces derniers s'arrêtèrent rapidement, sans doute quand elle remarqua sa présence. Persée fut pris d'un sentiment d'impuissance, en réalisant qu'en agissant de la sorte, il se mettait totalement à sa merci. Mais, se dit-il, chaque chasse comporte son lot de risques, et il continua à rester immobile.
Au bout de presque une minute, il sentit plus qu'il n'entendit que quelqu'un était tout à côté de lui, et le sentiment qu'un regard le scrutait sous toutes les coutures lui fit l'effet d'une démangeaison sous les paupières. Il les sentit tressaillir malgré lui.
« Je peux savoir ce que vous faites ici, allongé devant chez moi ? » lui lança une voix quelque peu irritée.
Conscient que continuer à faire le mort aurait été des plus ridicule, Persée ouvrit les yeux et répondit sans se démonter :
- C'est le seul moyen que j'ai trouvé pour vous approcher sans paraître menaçant.
- C'est sûr que quand je vous vois tel un paillasson devant l'entrée de ma grotte, la menace est la dernière chose qui me vient à l'esprit. Mais je me demande à quoi peut vous servir cette mascarade ?
- Hé bien, à cela, justement : vous parler !
- Très bien. Mais encore une fois : pourquoi ?
Plusieurs dizaines de réponses traversèrent l'esprit de Persée, mais la seule qu'il parvint à articuler fut :
- Pour que vous deveniez ma compagne.
Le dragon s'apprêtait à se faire rabrouer une fois de plus, mais la réaction de son interlocutrice le surprit : elle éclata de rire.
- Vraiment ? lui dit-elle, le sourire toujours aux lèvres. Et qu'est ce qui vous fait penser que j'en suis digne ?
- Tout simplement le fait que je pense l'être de vous.
Sa réponse sembla la désarçonner quelque peu car elle hésita avant de répondre.
- Très bien alors. Votre réponse me laisse penser que vous m'avez observée. Laissez-moi faire de même en retour, et ensuite je déciderai ce qu'il en est. Et avant que vous ne me posiez la question : mon nom est Andromède.
- Et le mien Persée.
C'est ainsi que les deux dragons commencèrent leur histoire.
Malheureusement, elle n'est pas de celles qui se terminent bien.
Un jour, alors que Persée venait retrouver Andromède, il s'étonna de ne pas la voir l'attendre à l'extérieur de la grotte, comme à son habitude.
Inquiet, il se posa et pénétra à l'intérieur de cette dernière en appelant Andromède. Il entendit un long râle venir du fin fond de l'obscurité.
A présent totalement alarmé, il se précipita et son sang se glaça d'effroi quand il vit le corps mutilé de sa douce compagne.
Persée se jeta à côté d'elle et tenta d'empêcher le dernier souffle de vie de quitter le corps meurtri.
Mais, dans ce dernier instant où l'on sait qu'une page se tourne, et que le bonheur vient de claquer la porte, Andromède le regarda droit dans les yeux.
- Mon amour, murmura-t-elle, haletante, ne restant consciente que par la grâce de sa volonté, tu ne peux lutter contre l'inéluctable. J'ai toujours su que je mourrais de la main d'un dragon, et c'est la raison pour laquelle je les fuyais. Mais je sais maintenant que l'éternité aurait été bien morne sans toi, et qu'il vaut mieux partir en ayant vécu ce que nous avons partagé, que de rester seule jusqu'à la fin des temps. Je te plains, mon tendre amour, d'affronter ce destin de solitude. Ne m'en veux pas de te laisser, car je sais que le moment viendra où nous serons réunis dans les cieux, et que notre passion éclairera les nuits de ceux qui nous contempleront. Pourtant je t'en prie, avant de me rejoindre, fais en sorte que ce drame ne se produise plus, et qu'aucun amour ne soit plus jamais déchiré.
Ce fut tout.
Elle rendit son dernier soupir avec la légèreté d'une plume touchant le sol.
Fou de douleur et de chagrin, Persée s'enfuit, ne sachant que faire, ni ce qu'il allait devenir, mais avec les dernières paroles d'Andromède qui résonnaient encore dans son esprit.
Au début, il chercha la vengeance, et finit par la trouver. Mais aucun réconfort ne devait venir de cette dernière. C'est alors que les mots de sa défunte compagne refirent surface, et que Persée sut ce qu'il avait à faire.
Il s'y attela aussitôt et du mieux qu'il put.

Bien des années plus tard, à l'endroit précis où se tenait la grotte d'Andromède se dressait maintenant une ville.
Une ville dans laquelle aucune ruelle n'était assez étroite pour dissimuler la peur, où aucune ombre n'était suffisamment épaisse pour cacher la mort.
C'était une ville de droits et de devoirs, où chacun avait sa place, et ceux qui ne la trouvaient pas étaient ceux qui n'en voulaient pas. Ces derniers justifiaient la raison d'être des tribunaux qui, sans passion, arrachaient le chiendent et triaient le bon grain de l'ivraie.
Cette ville portait le nom de la compagne de celui qui l'avait fondée : Andromède.

On dit que lorsque ce fut fait, Persée se retira dans son ancienne grotte en déclarant :
« J'ai accompli ce pourquoi j'ai été envoyé ici, et il appartient à d'autres de poursuivre mon œuvre. Je peux désormais mourir en paix, et retrouver mon amour qui m'attend, là-haut dans le firmament. »

Depuis ce jour là, chaque dragon cherche son but sous le regard bienveillant de Persée et d'Andromède, qui sont dans les cieux réunis pour l'éternité.

mardi 17 février 2015

Comosgonie (contes et légendes de la Nation Dragon)

Il était une fois un point.
C'était un point sans prétention, et sans autre but ni raison que d'être.
Toutefois, à l'intérieur de ce point, il était deux forces.
L'une, qui s'appelait Entropie, se satisfaisait de ne rien entreprendre, et employait son énergie à faire que tout ce qui existait, c'est-à-dire le point, continue de n'être qu'un point.
L'autre, dont le nom était Expansion, ne voyait pas les choses du même oeil. Elle savait au fond d'elle-même que d'autres possibilités existaient, et que le point n'était pas une fin en soi, mais un départ.
Aussi, alla-t-elle voir sa sœur Entropie et l'entretint de son envie.
Mais Entropie était têtue, et ne voulut rien savoir.
Elle argua du fait que tout ce qui n'était pas le point n'était pas, et qu'il était par conséquent insensé d'aller voir ce qu'il y avait ailleurs, puisqu'il n'y avait rien.
Frustrée, Expansion tenta de la contrer en lui tenant un raisonnement savamment mûri depuis fort longtemps.
Puisque le point était tout, il n'appartenait qu'aux deux sœurs, Entropie et Expansion de s'unir dans un unique effort pour que le point devienne Energie. Ainsi, elles seraient non plus deux mais trois sœurs, et ensemble elles seraient ainsi capables de créer des choses magnifiques dans le néant qui attendait patiemment qu'on vienne s'occuper  de lui.
Elles pourraient abolir les frontières du point, et donner à Infini, leur géniteur, toute la place dont il avait besoin pour exister, et par là-même retrouver leur mère, Eternité.
Toujours aussi bornée, Entropie resta catégorique, et fit la sourde oreille, continuant à contempler béatement la désolante monotonie de l'immobilisme.
Devant l'obstination de sa sœur, Expansion se retira, et médita encore sur la meilleure manière de convaincre Entropie.
Mais, Expansion était d'une nature vive, et les énergies qui coulaient en elle, ne trouvant aucun exutoire, commençaient à mettre sa patience à rude épreuve.
Vibrante d'émotions difficilement contenues, elle revint une nouvelle fois à la charge.
Cette fois la conversation dégénéra en dispute, et les deux sœurs en vinrent à se confronter. Expansion, dont la puissance n'avait pas de raison d'être, laissa libre cours à sa colère, et pour la première fois de son existence laissa les énergies qui bouillonnaient en son fort intérieur se répandre hors de son corps.
Entropie, dont la majeure partie de la puissance était occupée à contrôler l'intégrité du point et à réguler ses courants de force afin de les réduire le plus possible, encaissa la rage et la frustration de sa sœur de plein fouet.
Surprise, elle recula et perdit le contrôle.
Toutes les énergies du point, se retrouvant sans joug, s'unirent à celles d'Expansion, et soudain le point ne fut plus assez grand pour les contenir toutes.
Il explosa.
Le néant découvrit la lumière, et cela lui plut.
Tant et si bien qu'il décida de la laisser le parcourir sur son intégralité et se répandre partout. C'était une lumière blanche, pure, et qui apportait chaleur et réconfort.
Ce fut ainsi que le néant s'aperçut qu'en réalité, il se sentait bien seul.
Cela ne lui convenait pas. Il se saisit donc de tous les débris du point et les sema partout, dans chaque recoin du vide qui composait son corps sans matière.
Et pour être certain que la lumière ne le quitterait jamais plus, il souffla sur chaque braise de l'explosion originelle pour les entretenir et les maintenir allumées.
Ces brasiers devinrent des soleils, et chacun d'eux s'employa à réchauffer toutes les particules qui n'eurent pas la chance se s'allumer.
Quant aux deux sœurs, Expansion et Entropie, elles ne sont plus revues depuis. La première parcourt le néant, qui se fait désormais appeler l'univers, répandant sa joie et son exubérance partout où elle passe.
Entropie, elle, passe son temps à essayer de retrouver les conditions du début, quand le point n'était qu'un point, et que rien de nouveau ne pouvait exister.
Eternité et Infini se sont retrouvés, et ils partagent ensemble le même chagrin pour Entropie, car ils savent que le bonheur lui est à jamais interdit.
Mais, pour rétablir l'équilibre, ils ont engendré le Tisseur, et l'ont doté d'un magnifique Métier.
Il entremêle les fils des existences et des événements, pour qu'un jour, quand la Tapisserie sera finie, la Famille qui vivait dans le point puisse à nouveau être réunie.