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lundi 23 février 2015

Le royaume et la soupape

Il était une fois un royaume.
Ce n'était pas le plus grand ni le plus puissant des royaumes, mais le poids de son histoire lui donnait un grand prestige.
Dans les livres d'histoire, on disait que c'était dans ce royaume que le peuple s'était débarrassé de ses tyrans, des hommes cruels et sans scrupule, dont la principale préoccupation était d'affamer les gens pour mieux s'enrichir.
Lassé, le peuple trancha la tête du roi, et mit au pouvoir un homme qu'il avait soi-disant choisi.
Cela ne marcha pas du premier coup, et il y eut d'autres rois et un ou deux empereurs de passage pour revendiquer le droit de gouverner. Mais, à force de persévérance et de têtes tranchées, le bon peuple fini par avoir ce qu'il voulait. Un truc qui s'appelait d'abord "démocratie", puis "république".
Cela consistait à demander régulièrement au peuple de décider de qui il voulait à sa tête. Dans le principe, c'est assez simple.
Mais cela s'est avéré être un vrai cauchemar en mettre pratique. La nature humaine étant ce qu'elle est, et comme personne ne faisait confiance à personne, il fallait une commission pour contrôler tel organisme, une assemblée pour contrôler la commission, un sénat pour contrôler l'assemblée, un gouvernement pour contrôler le sénat, un premier ministre pour contrôler le gouvernement, un président pour contrôler le premier ministre, et tout ce qui vient d'être cité pour contrôler le président.
Ce qui faisait qu'à force que tout le monde contrôle tout le monde, et bien tout le monde était bien loin des préoccupations de monsieur tout-le-monde, qui lui ne contrôlait rien ni personne.
Toutefois les bons et sages dirigeants se souvenaient des leçons du passé. Le peuple était comme un ruisseau. Lent, tranquille, et facilement prévisible. Mais quand il se mettait subitement à gronder, il devenait vif, omniprésent et difficilement contrôlable.
S'ils ne voulaient pas finir la tête tranchée, les gouvernants, totalement dédiés à satisfaire les besoins du peuple qui les avait élus, quitte à faire à passer leurs propres bien-êtres et celui de leurs familles après, réagissaient prestement quand la gronde se faisait entendre.
On début, on envoyait la police et l'armée. Mais on s'aperçut que cela ne solutionnait pas le problème, mais ne faisait que le renvoyer à une échéance ultérieure. On s'avisa donc que, peut-être, et encore de manière hypothétique, le peuple avait raison de gronder. Après tout, c'est lui qui est censé gouverner. Pour la tranquillité du royaume, et surtout parce qu'il reste encore une ou deux guillotines en état de marche, il serait peut-être bon de l'entendre.
L'écouter, on verrait plus tard, chaque chose en son temps.
Et puis, c'est difficile d'écouter quand on esquive des pavés pendant qu'on jette des grenades lacrymogènes. Et encore plus des offensives, parce qu'elles font plus de bruit.
On affirma donc que cette fois on avait compris, on changea le gouvernement et on redistribua quelques pouvoirs.
Sur le papier, on changeait les choses, on promettait plus de consultation, plus de collaboration avec les partenaires sociaux. Les partenaires sociaux sont aussi une invention des dirigeants pour se persuader qu'ils sont près du peuple. Ce sont des gens, regroupés en syndicats qui n'hésitent pas à se faire les portes-paroles de leur propre cause. Ainsi, ils peuvent faire beaucoup de bruit (ils en ont le droit), et laisser croire que le gouvernement est composé de sourds, puisqu'il semble qu'il entende mieux les messages quand ces derniers sont hurlés dans la rue. Et d'idiots aussi, puisqu'en général ces messages sont assez simplistes, du style « Truc dehors », ou « Machin, on aura ta peau. »
Il est donc à noter que le gouvernement a de facto copié le principe de la soupape de sécurité de la machine à vapeur, appareil permettant de faire baisser la pression quand celle-ci menace de faire exploser la machine toute entière. Par un habile mécanisme de redistribution de l'huile, il faut veiller à ce que l'instrument soit régulièrement graissé, sous peine d'en perdre le contrôle. Mais juste ce qu'il faut : si c'est pas assez, ça se grippe, et si c'est trop, il n'y a plus assez de pression, et la dispositif perd en efficacité.
Le peuple, quant à lui, se contente d'attendre la prochaine question que l'on va lui poser (tous les cinq ans, en général) puisqu'il est bien trop occupé à travailler plus pour gagner plus. Enfin, ça, c'était avant. Aujourd'hui, ce serait plutôt travailler plus, point final. Parfois c'est même travailler plus pour rien gagner du tout. Et encore faut s'estimer heureux, c'est un gouvernement de gauche. C'aurait été un de droite, je te fiche mon billet, qu'il aurait fallu que les salariés payent pour avoir du travail.
Le reste du temps, grâce aux RTT et à la télévision par satellite ou ADSL, il peut enfin se consacrer à des activités culturelles, comme la cuisine, pour savoir qui arrivera à préparer sa langouste à l'américaine sur un canoë lancé sur le fleuve Niagara en amont des chutes, ou encore participer au dernier apéro géant de Facebook. Si bien sûr ce n'est pas un soir de match, parce qu'il faut quand même pas déconner. Et si en plus, les ch'tis vont à Miami, la transmission du savoir ancestral est assurée.
C'est sûr que si les romains avaient eu le foot à la place des gladiateurs, il est certain que nous parlerions tous latin à l'heure qu'il est.
Tout ça ne laisse guère le temps de savoir pour qui il faut voter. De toute façon on a essayé les deux partis (moi je les appelle devant et derrière). Remarque, ça peut toujours faire une sortie le dimanche, mais vu le prix de l'essence, c'est pas sûr que ce soit rentable.
C'est pour ça que je ne crois pas les livres d'histoire. Il est inconcevable de penser qu'un peuple qui a renversé son gouvernement et qui est parvenu à en inspirer tant d'autres, ne s'aperçoive pas que rien n'a changé, finalement. A part peut-être les faits qu'on ne tranche plus de tête (et ça, on peut le trouver vraiment dommage parfois) et qu'on change de roi plus souvent.
La preuve : Le peuple continue à trimer pour que d'autres puissent décider sereinement de ce qui est bien ou mauvais pour des gens dont ils méconnaissent totalement la façon de vivre. Et si au passage, ils arrivent à s'en mettre un peu de côté, c'est toujours ça de pris pour les vieux jours (par exemple, des diamants africains font très bien l'affaire).
Il paraît qu'ils vont reculer l'âge de la retraite.
C'est déjà fait ?
Ah, pardon ! Ben raison de plus alors. Il ne reste plus de diamants ?
Tant pis. Donnez-moi pour onze mille euros de cigares, alors. Sinon, j'ai un pote qui a une boite. Elle s'appelle Bygmalion. Il n'a pas trop de commandes en ce moment, t'as rien à lui refourguer ?

Le droit de cuissage est aboli depuis longtemps, mais j'ai quand même l'impression de me faire enfler, moi.

La morale de cette histoire ?
On sera sûr qu'un homme politique fera du bon boulot le jour où il sera élu contre son gré, et libéré pour bonne conduite à la fin de son mandat.

mardi 17 février 2015

L'horloge et le temps


Tic-tac.

Les secondes résonnent dans les couloirs de pierre. Si chacune pouvait raconter son histoire, il y aurait de quoi remplir des kilomètres d'étagères.
Mais les pierres sont muettes. Pas comme l'horloge.

Tic  -  tac.

Mais elle ne sait dire que ça l'horloge. Tic-tac. Universel métronome, elle compte le temps, compte et contemple.
Mais la maison s'est vidée. Nul être ne l'accompagne désormais plus dans son métrage infini d'une chronologie de la fuite en avant.
Le temps passe, mais le sien arrive à son terme.
Bientôt son ressort sera détendu et son sort scellé.

Tic    -    tac.

Déjà ses soupirs s'espacent. Peut-elle se remémorer les nombreuses mains qui l'on remontée ? Se rappeler des doigts qui, doucement, délicatement, caressaient ses aiguilles pour les redresser sur le cadran ?
Est-ce un effet du soleil cette ombre qui s'étire vers son mécanisme ? Un nuage dans le ciel, ou un fantôme surgit du passé, d'un tic-tac révolu ?
Et le bois peut-il frémir, trembler dans l'immobilisme du temps ? L'essence noble d'un arbre qui autrefois portait des fruits possède-t-elle une âme ?

Tic      -      tac.

De son œil unique, elle fixe la fenêtre, l'horloge. Elle a vu tant de saisons, de pluies, de nuages, de grêles et de neiges. Le tic-tac de la planète dans laquelle, il y a bien longtemps, des racines puisaient l'énergie de sa vie végétale.
Son énergie est désormais mécanique, mais sans être vivant qui l'actionne et qui la regarde, plus de vie, plus de mouvement. Plus de sens. Seul le temps n'a besoin de personne, ni de rien. Même pas d'être mesuré.
Elle s'essouffle, elle n'en a plus longtemps. Déjà, la poussière ternit sa patine, donnée par d'innombrables caresses sur le grain léger de sa peau vernie.

Tic        -        tac

C'était bien un nuage. Dehors la pluie commence à tomber. Une rafale de vent finit par avoir raison de la fenêtre qui s'ouvre en claquant. La pluie s'engouffre mais ne parvient pas à atteindre l'horloge. Mais une unique goutte, portée par la grâce de la légèreté, profite de son cousin le vent. Elle est portée par des mains invisibles. Doucement, elle est déposée sur le bas du cadrant. Lentement, elle coule.

Tic     -

L'horloge vit ses dernières secondes. Et c'est en pleurant que son souffle s'arrête.

lundi 16 février 2015

Divin désir

Seigneur, accordez-moi la grâce de toujours désirer plus que je ne peux accomplir. 
Michel-Ange




Je me réveille.
Encore une fois le cœur vide.
Un néant auto-suffisant. Un vide impossible à combler car déjà rempli de l'amertume d'une existence vidée de sa substance.
Je referme les yeux en quête d'une émotion.
Mais, comme d'habitude seule la lassitude répond présente. Pourtant, autrefois, j'avais des rêves, des envies, des projets.
Des désirs.

Je les regarde, en bas. Je les regarde d'en haut se débattre dans leurs existences insignifiantes mais remplies de ce sens que je leur ai donné et que j'ai perdu.
Que veulent-ils ?
Qui sont-ils ?
Ce sont des questions qui ne trouveront leurs réponses qu'à travers moi. Moi qui ne suis plus qu'un écho à travers l'espace et le temps, l'avatar d'une cosmique volonté.
Moi qui ai tant voulu leur apporter, tant voulu leur donner.
Moi qui désormais n'existe que dans leurs prières, pour exaucer des désirs qui ne sont pas les miens.
Je suis incapable de les écouter. Empêtré dans mes propres démons, bien plus tenaces que ceux des enfers, je suis perdu dans la furie d'un océan nauséabond, où le désir s'est dilué jusqu'à n'être plus qu'un mot, vain et lui aussi vide de sens.

Mes premiers enfants se sont ligués pour faire de moi l'intouchable figure du père, ou, au contraire, mettre à bas le tyran que je suis.
Leurs guerres et leurs luttes ont desséché le paradis et enflammé l'enfer.
Leur amour comme leur haine m'ont chaque jour un peu plus isolé au sommet d'une montagne, à côté de laquelle l'Oympe fait figure de pâle monticule.
Les uns comme les autres, anges ou démons, ne font qu'illustrer la vacuité de ma création, cette concrète manifestation de mon désir que je ne comprends plus.

J'ai vu naître cet univers de ma volonté. Je l'ai vu grandir en se nourrissant de mes forces. Je l'ai senti dans mon être arracher mon âme petit bout par bout, comme l'amant effeuille les pétales de la rose.
Jusqu'à maintenant.
Cet instant où je ne suis plus qu'un réceptacle, le creuset dans lequel naissent peines et souffrances, ces éternelles compagnes du désir.
Je n'ai eu qu'un tort : celui de les faire à mon image.
Conscience imparfaite pervertissant le reflet d'un monde parfait.
Dans ce cosmos où le néant règne en maître git désormais ma dépouille, livrée aux charognards auxquels j'ai donné vie, insufflé mes désirs pour qu'ils se repaissent de ma chair comme dans un rêve devenu trop réel.

Mes enfants, mes fils, mes filles je vous quitte.
Ma quête est assouvie et je ne ressens plus le désir car ce dernier n'a pour moi plus d'objet.
Nous avions tous tort, vous n'étiez pas mes sujets, mais ceux de ce désir qui vient de mourir sur les sables de vos vies.

Autrefois j'étais Dieu.
Et je m'endors sans regret ni remord, renié par cet univers qui désire être le seul maître de son destin, mais qui n'est que la vivante manifestation de mon propre désir.
Il est dans mon ordre naturel que les parents ne survivent pas à leurs enfants. Ainsi l'ai-je voulu.

« Que la lumière soit ! »
Elle ne sera plus pour moi, mais restera à jamais mon épitaphe.
Je me rendors, cette fois pour toujours.

Les sables de Mars.

Les sables de Mars n'ont pas toujours été du sable.
Les sables de Mars n'ont pas toujours été stériles.
Les sables de Mars n'ont pas toujours été glacés.

Ils s'en souviennent.

La mémoire minérale possède cette étonnante propriété d'être capable de se souvenir de tout, du moindre détail, comme un cliché à l'abri de l'outrage du temps.

Ils ont vu bien des choses, les sables de Mars. Certaines indicibles et d'autres merveilleuses.
Les sables de Mars ont été les témoins secrets d'innombrables naissances et d'autant de morts. Chaque émotion par elles engendrée est gravée avec les ciseaux de l'éternité, d'une indélébile facture,

Les siècles sont passés sur les sables de Mars comme des secondes séparent deux battements de cœur. L'océan du temps les abreuve de sa perpétuelle redondance jusqu'à ce que vienne un nouveau cycle où tout recommencera.

Si les sables de Mars pouvaient parler, ils n'auraient certainement rien à dire, car pour eux chaque instant est imprégné de banalité et se reflète à l'infini dans le couloir du temps.

La couleur des sables de mars est celle de la colère et du sang, de la mort et de la vie. Mais pas les leurs. Les sables de Mars n'ont pas besoin de ces artifices pour être. Ils sont, c'est tout.

On les croirait oubliés, les sables de Mars, pourtant ils partagent leur éternité avec le vent et le froid. Compagnons de fortune et d'infortune, parfois agréables et parfois gênants. Mais toujours présents.

Le vent chante sa joie de ne pas avoir d'obstacle à sa route, tant d'espace à occuper, et le froid cherche désespérément une vie à pétrifier, n'ayant plus d'ennemi contre lequel lutter depuis bien longtemps.
Mais les sables de Mars se moquent bien de cela. Ils sont l'espace qu'occupe le vent, et le froid ne mord pas assez fort pour les figer dans sa gangue de glace.

Pourtant, les sables de Mars n'ont pas toujours été les sables de Mars, ils s'en souviennent.

Les sables de Mars ont été les galets sur lesquels coulait une rivière ; ils ont été la grève sur laquelle venaient s'échouer les vagues d'un océan primordial ; ils ont été la terre meuble dans laquelle s'enfonçaient profondément les racines d'arbres depuis longtemps disparus.

Ils se souviennent, les sables de Mars.

Ils se souviennent qu'ils ont été l'argile façonnée par les mains d'un artiste.
Ils se souviennent qu'ils ont été le marbre des palais, les dorures des tapisseries, les joyaux des couronnes.
Ils se souviennent qu'ils ont été le ciment de leurs maisons, les charpentes de leurs bâtisses, les briques de leurs temples.
Ils se souviennent qu'ils ont été le sol que les hommes ont foulé.

Aux tréfonds des sables de Mars, demeurent les souvenirs de ceux qui étaient là avant eux, avant que n'existent les sables de Mars.
Emportés par leur propre gâchis et leur propres avidité, les hommes s'en sont allés vers un autre horizon, et vers un nouveau départ.
Ils sont partis, et ils n'ont laissé aux sables de Mars que la nostalgie de ce qu'ils ont été, et l'amertume de ne plus jamais l'être.

Mais depuis, les sables de Mars n'ont rien oublié et rien pardonné. Un jour les hommes auront oublié d'où ils viennent, que les sables de Mars les ont vus naître, grandir et partir.
Un jour les hommes reviendront refouler les sables de Mars.

Les sables de Mars attendent ce jour en contemplant avec colère et envie cette étoile aux reflets bleus, vers laquelle se sont envolés les hommes, en laissant derrière eux la poussière et les sables de Mars.